Lifepost
Un jour, on apprit que le nombre de morts encore inscrits sur les réseaux sociaux était supérieur au nombre de vivants. Pour beaucoup de gens, ce fut une journée comme une autre. C'était une information vaguement insolite sur laquelle on restait songeur deux secondes avant de passer à la suivante. Pour moi, ce fut un tremblement de terre. Un appel. Il y avait un marché gigantesque qui dormait et personne ne l'avait encore conquis.
— Niceforo Zaborosky
Parmi les différentes applications mobiles ayant marqué l'espèce humaine au siècle dernier, il y en a une qui semble régulièrement oubliée. Cette amnésie semble un peu trop systématique pour ne pas y déceler un certain embarras mais on laissera au lecteur le soin de tirer ses propres conclusions.
Cette application s'appelait Lifepost et elle fit son apparition un jeudi. Son slogan était "Une vie, un post". Si on passe sous silence toute la fureur des controverses à venir et qu'on se concentre sur ses fonctionnalités, on pourrait dire que Lifepost était le journal intime de chaque utilisateur. Journal intime qui ne serait rendu public en ligne qu'après la mort de son auteur. Cela se sait de moins en moins, son mode d'emploi était le suivant :
- L'utilisateur charge l'application sur sa montre et son portable.
- Il dicte/écrit ce qu'il veut quand il veut.
- Un an après sa mort, ses écrits sont automatiquement publiés et datés. Pas avant.
Ce fonctionnement impliquait un corollaire assez simple. L'utilisateur était considéré mort à partir du moment où la montre ne détectait plus de pouls. Il était bien entendu invité à se manifester en cas d'erreur et relancé plusieurs fois. S'il se connectait avant que le délai d'un an ait expiré, le compte à rebours de la publication était annulé. Puis un message indiquait à l'utilisateur comment régler sa montre ou la remplacer.
L'application fut faiblement téléchargée.
Environ dix mois après, Serafin Peralta Watts, un habitant de Salto (Uruguay), consultant, célibataire, 47 ans, fut renversé par un 4x4, à quelques centaines de mètres de chez lui.
Trois cent soixante cinq jours plus tard, son Lifepost fut publié. Ce fut le tout premier rendu public. C'était le quotidien de ce consultant de 47 ans habitant Salto (Uruguay). Ses petits ennuis avec ses clients. Les rues qu'il aimait parcourir. Les coups de fil de son frère et l'état dans lequel ça le mettait. Le souhait répété d'avoir un chien, toujours reporté à plus tard. Très peu de gens tombèrent dessus mais c'était suffisant. La croissance de l'application était amorcée.
Dans l'année qui suivit, des centaines de Lifepost étaient en cours d'alimentation mais ça, personne ne pouvait le savoir. En revanche, deux d'entre eux finirent par être publiés, un an après le décès de leurs auteurs. Comme des milliards d'autres pages internet, ils ne furent lus que par les robots d'indexation des moteurs de recherche et un cercle de passionnés restreint.
Quelques mois passèrent puis un nouveau Lifepost fit son apparition. Celui d'Amarilla Rojas, 23 ans, étudiante en sociologie à l'Université de Mexico, ayant disparu un an plus tôt sans laisser de trace alors qu'elle se rendait chez sa grand-mère dans le nord du pays.
C'est par une notification d'alerte ciblant l'expression "Amarilla Rojas" que son petit frère découvrit l'existence du compte Lifepost de sa soeur. Il y était marqué, avant le paragraphe sur son petit ami, et après celui consacré à un groupe de garage pop Costa-ricain, qu'une ancienne connaissance d'école primaire l'avait croisée dans la rue et s'était montré très agressif peu de jours avant sa disparition. Après enquête, cet élément permit à la police de rouvrir l'enquête, d'arrêter le suspect et de disculper celui qui était jusque là le coupable présumé.
C'est donc sous l'improbable étiquette d'auxiliaire de justice que Lifepost fit sa première apparition dans l'actualité internationale.
⁂
Trois ans s'étaient écoulés après l'affaire de "l'étudiante mexicaine". Autant dire une éternité à l'échelle d'internet. Lifepost était devenu la première plateforme mondiale en nombre d'inscrits et de visiteurs quotidiens. Les grands acteurs du secteur, détrônés, multipliaient les rachats et lancements d'applications concurrentes (Diaread, TellMe, 4Ever). Ce fut en vain, la victoire de Lifepost était totale. Le mot "post", initialement réservé aux contributions sur un blog ou un réseau social, était devenu le synonyme de la publication posthume d'un compte Lifepost.
Et plusieurs posts avaient, pour des raisons différentes, défrayé la chronique. Révélations. Confidences. Vérités profondes ou plans d'avenir qui ne verraient jamais le jour. Ce que réservaient les défunts aux vivants était excitant, addictif. Chacune de ces publications donnait envie à des millions d'anonymes de se doter eux aussi d'une e-postérité bien méritée.
On vit apparaître certains posts potaches remplis de mensonges et de canulars. Voire même de rancœurs déballées et d'insultes. Ce fut rare. Au final, peu d'entre eux voulaient laisser cette image d'eux-mêmes à leurs semblables, et encore moins à leurs proches. Pas pour toujours en tout cas.
Il ne se passait pas un jour sans qu'un journaliste ne consacre un de ses papiers à l'appli la plus téléchargée de tous les temps. 15 erreurs à ne pas commettre sur Lifepost. Comment ne pas embarrasser vos futurs enfants ? Pourquoi ce post est particulièrement réussi ? Le Top 10 des posts apparus cette année.
Le Times Magazine lui décerna le titre de personnalité de l'année, l'affublant du titre de "Journal intime du monde". Ses détracteurs l'appelaient "Le cimetière asocial". Des satiristes français se mirent à publier un mensuel en papier appelé "Life Compost" avec des faux profils d'hommes politiques.
Les critiques étaient nombreuses. On raillait la pulsion exhibitionniste et égocentrique de ceux qui écrivent et la tentation voyeuriste de ceux qui lisent. On déplora aussi quelques posts publiés alors que les gens étaient encore vivants. Les analystes économiques louaient l'ingéniosité du business model (la publicité des vivants paie le stockage des textes des morts) ; les développeurs célébraient la simplicité technique mise en œuvre (pas d'images, de vidéos, ou d'hologrammes à stocker, que du texte).
Ce qui fascinait le plus les observateurs, c'était la personnalité du fondateur et unique membre de la compagnie, Niceforo Zaborosky, dit Nice, argentin de 25 ans (père d'origine polonaise, mère argentine) habitant la Province d'Entre Ríos. En dépit de l'importance grandissante de son œuvre, on ne savait rien de plus sur cet homme secret. Le fait qu'il n'ait jamais envoyé de mail ou fait de publicité pour son application faisait de lui le modèle de l'entrepreneur sûr du potentiel de son produit. De son vivant, on ne lui connaissait que deux déclarations officielles.
La première fut une réponse à un passant qui l'avait interpellé, caméra au poing, en pleine rue, sur des gens qui avaient été calomniés dans des posts. Nice avait alors répondu de vive voix qu'on avait tous droit au respect des autres. Mais que la liberté d'expression était sacrée, même celle des gens qui n'étaient plus là. Surtout celles des gens qui n'étaient plus là. Il finissait par une mise en garde qui fit beaucoup jaser : "Si vous voulez mon avis, le meilleur moyen de ne pas se faire traiter de tous les noms sur Lifepost est encore de mener une vie irréprochable et tournée vers les autres."
La deuxième intervention de Nice aurait lieu quelques années plus tard. Elle était écrite cette fois-ci mais n'en était pas moins provocante pour autant. Elle fut publiée sur le blog officiel de Lifepost un 31 octobre. Elle se passait de commentaires.
"Bonjour,
vous êtes nombreux à me poser des questions sur Lifepost. Je n'ai pas de vie, je ne travaille qu'à ça, je ne pourrai pas répondre à tout le monde.
J'aurais pu faire une FAQ mais je trouve ça vieux jeu. Je préfère tout vous dire d'un coup, c'est plus honnête. Il ne vous reste plus qu'à attendre que je meure puis attendre un an encore après ça. Et vous saurez enfin tout.
A bientôt.
Nice"
⁂
Les années passèrent. Les morts continuèrent de hanter les vivants. Puis les polémiques s'espacèrent. Petit à petit, Lifepost franchissait le seuil de respectabilité. Des études mettaient en avant que les gens qui alimentaient régulièrement leur compte Lifepost étaient plus heureux que les autres. Cette même étude prenait un malin plaisir à rappeler que les gens qui postaient régulièrement sur les réseaux sociaux traditionnels étaient en moyenne plus malheureux que ceux qui ne le faisaient pas.
Un philosophe très en vue saluait "le marbre éternel dans lequel sont écrits" ces textes. C'était pour lui une garantie de sérieux. Sur les réseaux sociaux, disait-il, l'éphémère est interminable. On pouvait bien se moquer des autres, liker des âneries, le flot de bêtises était tel qu'une sottise en chassait toujours une autre. Mais sur Lifepost, ce qui était écrit demeurait. Qui voudrait passer pour un imbécile à jamais ?
Quelques célébrités avaient fièrement avoué qu'elles alimentaient un Lifepost. Quand l'une d'entre elle mourut, tout le monde nota la date pour pouvoir, un an plus tard, lire ces tranches de gloire dans le détail. Toutes ces informations eurent une portée considérable. Mais aucune n'en eut autant que l'aval du tout récent prix Nobel de Littérature. Selon ses propres termes, c'était "une catastrophe économique pour le secteur de l'édition et une bénédiction pour l'imagination". Toute biographie ou récit partiellement autobiographique sonnerait maintenant faux à côté d'un post. Cette branche de la littérature était vouée à disparaître et elle emporterait avec elle une marée d'autofictions, de livres confessions, de témoignages de starlettes, de sportifs et d'animateurs télé.
Arrivé à ce stade de notoriété, beaucoup de fonctionnalités avaient été réclamées à Lifepost. Un site recensait même les plus importantes. Pouvoir mettre une photo de soi. Savoir combien de fois son nom est mentionné dans des posts qui ne sont pas encore publiés. Pouvoir voter pour ou contre un post. Aucune ne fut prise en compte.
Celle qui fut livrée n'était attendue par personne mais elle fit sensation. Nice avait mis au point un algorithme qui croisait les lieux, les personnes et les dates cités dans les posts déjà publiés. Ainsi contextualisées, ces données alimentaient Lifeposters.com, un site à la présentation assez sobre qui ressemblait beaucoup à un dictionnaire en ligne, avec un classement alphabétique et une navigation par date. Toute personne citée dans un post avait droit à sa propre page, son "poster", où figuraient tous les passages parlant d'elle.
On pouvait ainsi savoir que Margarita Sanper était le fantasme de seize garçons différents au lycée avant de devenir, à quelques années d'écart, la femme de deux d'entre eux. On pouvait aussi lire tout le mal que ses collègues pensaient d'elle dans son travail ou tout l'amour que lui porta son deuxième fils. On pouvait cliquer sur son deuxième fils décédé dans la fleur de l'âge et découvrir qu'un de ses oncles détestait ses manières à table. On pouvait cliquer sur ce 18 janvier et découvrir tout ce qui s'était vécu dans la vie de tous les lifeposters.
Les internautes du monde entier se mirent à cliquer en long, en large et en travers. Des blogs organisaient des concours "Six degrés de séparation" pour aller d'un poster à un autre en moins de six clics. Des palmarès des gens les plus détestés firent surface. Si Lifepost était le journal intime du monde, Lifeposters en était devenu l'encyclopédie. Le monde ordinaire, celui qui ne passe pas dans les fils d'actualité, celui qui ne fait pas la Une, avait enfin un sens. Et ce sens était quelque part dans Lifeposters.
⁂
Deux générations de lifeposters plus tard, Lifepost n'était plus le journal intime du monde. Et Lifeposters n'avait plus aucun sens. Dans l'inconscient collectif digital de la planète, c'étaient devenus des antiquités du web.
De temps à autre, il arrivait encore qu'un post attire un peu d'attention mais ce n'était plus avec la même ferveur. Un orphelin découvrant que sa grand-mère était une criminelle de guerre, un aveugle apprenant que l'inconnu qui l'avait pris en stop des années plus tôt était un tueur en série et qu'il s'arrêta de tuer ce soir là. Ce genre de choses. Quelques artistes contemporains un peu ringards et vaguement subversifs s'amusaient encore à questionner la mémoire et la transmission en déformant des portraits de Lifeposters. Les vivants avaient repris petit à petit le dessus sur leurs morts.
Une information était venue accélérer la chute de Lifepost. Un sondage avait mis en évidence que 99% des personnes interrogées étaient capables de citer plus de cinq comptes Lifepost mémorables. Mais sur ces 99%, 8% seulement se souvenaient des noms. Le responsable de l'étude avait indiqué que "tout le monde se souvient de l'aveugle qui a été pris en stop par le tueur et de la nonne qui s'avéra être une ancienne ambassadrice. Mais on ne sait rien d'autre d'eux, pas même leur nom. L'étudiante mexicaine est connue de tous, Amarilla Rojas de personne. La seule postérité qu'entretient Lifepost, c'est celle de Lifepost. Aujourd'hui comme hier, le message reste le médium."
⁂
Quelques dizaines d'années plus tard, le Lifepost de Nice fut publié. A une autre époque, sa mort aurait pu être une information sensationnelle ; ce n'était maintenant plus qu'un entrefilet. Dans le monde des startups, on ne manqua pas de noter que cela signifiait que l'application avait tourné toute seule, sans interruption de service, toute une année durant. Son post regorgeait de considérations techniques et sociétales, de mépris envers les réseaux sociaux "futiles, vains, stupidement immédiats" et de développements algorithmiques complexes. On en apprit aussi un peu plus sur les débuts de Lifepost et ce fut là son tout dernier frémissement médiatique.
Une cinquantaine d'années plus tôt, après avoir lancé son application, Niceforo Zaborosky attendit. Il attendit encore. Puis au bout de dix mois, il décida qu'il ne voulait plus attendre. Il monta dans son 4x4, désactiva le pilotage automatique, traversa la frontière et se rendit à Salto (Uruguay) pour permettre à son application de commencer à vivre.
FIN