Javier Santiago Reyes

La tribu sans nom

Se llevaron el oro y nos dejaron el oro
— Pablo Neruda (Confieso que he vivido)


Hier, Juan Luis a fini sa thèse, quarante-sept ans après l'avoir commencée.
Je me suis souvent demandé si ce jour arriverait. A vrai dire, après toutes ces années passées à voir un esprit aussi brillant se consumer pour un travail universitaire qui n'intéressait plus personne, aucun des dénouements que j'avais imaginés pour lui ne finissait de la sorte. Une crise cardiaque le stylo à la main ou une rupture d'anévrisme dans un sous-sol d'archives me paraissaient nettement plus probables.

"Ça y est, j'ai terminé, tu peux passer pour les derniers correctifs" m'avait-il tout juste dit au téléphone.

— Tu... Tu l'as finie ou tu l'arrêtes?

— Je l'ai finie.

— La dernière partie aussi?

— Viens, tu verras.

Je lui aurais bien demandé comment il allait mais il avait déjà raccroché.
La dernière fois que je l'avais vu c'était il y a neuf ans et nous nous étions quittés en mauvais termes. Les seuls échos que j'avais eu de lui émanaient de connaissances qui m'avaient rapporté des rumeurs insensées venant de toute l'Amérique Latine. Untel l'aurait vu parler aux arbres de La Pedrera en Colombie. Tel autre jure qu'au Brésil, un énergumène lui ressemblant trait pour trait a traversé la place centrale de Porto Walter à quatre pattes. Ma propre femme croit dur comme fer que sa cousine Imelda dit vrai lorsqu'elle affirme l'avoir surpris en train de fouiller des poubelles à Pana Pana.
Ces racontars m'attristaient parce que, même si je me gardais bien de le dire tout haut, je savais qu'ils étaient avérés. Dans chacune de ces histoires, je voyais à l’œuvre la même quête sans fin qui se répétait encore et encore. Jusqu'à son appel.

Il n'avait fait allusion ni à nos vieilles querelles ni à ses déboires. Je pris cela comme un changement positif mais c'est la gorge serrée que je me rendis chez lui. Je ne pouvais pas m'empêcher de me rappeler qu'il y avait toujours un orage qui couvait sous son crâne dégarni.
Il s'était beaucoup détérioré. Son visage s'était creusé et il lui manquait au moins deux dents. Je n'en dis rien. De son côté, il fit de son mieux pour ne pas laisser traîner ses yeux de manière trop appuyée sur ma canne et les tours de taille que j'avais gagnés.
Comme au premier jour, il y a quarante-sept ans, le cérémonial de la relecture fut respecté. Il me tendit son paquet de feuilles recto verso, et m'installa sur le petit bureau de sa chambre où étaient disposés un stylo, une bouteille d'eau et un gobelet en plastique. Au premier coup d'œil, le tas de feuille m'avait l'air à peine plus épais que la dernière fois mais cette impression était impossible à vérifier. J'aurais volontiers fait défiler les pages jusqu'à la fin pour en estimer le contenu mais je savais que Juan Luis aurait vu d'un mauvais œil cette hâte. Je me mis donc au travail en partant du début pendant qu'il s'assit sur son lit avec une pile de magazines sportifs jaunis dont il affectionnait lire et relire les mêmes comptes-rendus de matchs de boxe anglaise.

Cela faisait longtemps que ce qu'on peut appeler l’œuvre de sa vie n'était plus une thèse. Elle avait grossi sous les annotations, croulait sous les citations in extenso et accumulait les dizaines de pages de bibliographie. C'est sans doute la raison pour laquelle je ne trouvai ni résumé, ni sommaire ou mention à un quelconque établissement universitaire. En revanche, la thèse avait dorénavant un titre, "La tribu sans nom". Il n'était pas académique et ne reflétait en rien le sujet de l'étude mais cela faisait bientôt cinquante ans qu'il se faisait attendre alors je l'accueillis avec indulgence. Pour ce qui est du contenu, les modifications apportées à ce que j'en connaissais devaient être légères car, pour autant que je sache, le début était toujours le même. Je me propose de le résumer ici, non sans mal, et d'y ajouter ce que je sais de Juan Luis. Sans quoi son propos et les ajouts ultérieurs risquent de paraître déroutants pour le lecteur non averti.

Dans ma promotion, Juan Luis était un étudiant en lettres et sciences humaines à part. Fils unique, dernier représentant d'une vieille famille de rentiers, orphelin et sous tutelle à treize ans, il aurait très bien pu décider, une fois sa majorité atteinte, de se disperser sans que sa fortune en pâtisse. Au lieu de quoi il se choisit un futur modeste fait de livres, de lunettes double foyer et de fiches de lecture. Il s'y attelait avec passion, comme si c'était un passe-temps aussi fantasque que les courses de voiture ou les trajets en montgolfière. Malgré la jalousie des uns et des autres, je pense que personne n'aurait songé à lui disputer le titre d'esprit le plus aiguisé de notre établissement. Ajoutez à cela une calvitie précoce et des manières raffinées et vous comprendrez pourquoi on le surnommait el viejo.

C'est ainsi que personne ne s'inquiéta outre mesure quand il annonça à son directeur de thèse que le sujet de sa thèse ne serait connu que quand il l'aurait finie. C'était une fantaisie qui lui ressemblait. Sommé de s'expliquer sur une assertion aussi outrancièrement absurde, il affirma que ce n'était qu'une fois arrivé quelque part qu'on pouvait décemment essayer de comprendre où. Pour lui, il n'y avait rien de plus déshonorant et stupide que de découvrir l'Amérique alors qu'on cherche à atteindre les Indes. Je me souviens encore de la lueur de ses yeux lorsqu'il ajoutait ce qui suit : il aurait été plus humble d'annoncer une expédition sans fin vers le Couchant et de découvrir, une fois arrivé, à postériori, la raison d'être d'un tel périple. Nous lui fîmes alors remarquer qu'un saut dans l'inconnu coûtait cher et que les souverains qui avaient autrefois financé de pareilles entreprises caressaient l'espoir d'en tirer un certain profit d'une manière ou d'une autre. Les explorateurs de l'inconnu eux-mêmes vendaient la raison d'être du voyage, la destination visée et les gains escomptés. A ces mots, « profit », « gain », «vendaient», Juan Luis haussait des épaules. A cette époque, sa condition lui permettait encore de mépriser d'aussi basses motivations.

Quand on lui demandait quel serait son cap à lui, il surprit son monde. Il comptait ni plus ni moins que ramener à la vie toute l'ombre portée d'un continent, "les petites vies de tout un chacun, tout ce qui n'a jamais été éclairé par la bougie de l'historien, du marchand, du prêtre, du savant ou de l'ordinateur". En sillonnant les Bibliotecas, Centros de Cultura, Archivos Nacionales et autres Museos Coloniales de toute l'Amérique du Sud, il voulait regarder là où plus personne ne regardait.
Depuis plusieurs décennies, les campagnes de numérisation successives, privées ou publiques, avaient mis à disposition de l'humanité une infinité de textes à portée de clic. Ainsi que des outils numériques permettant de les traiter. Les éventuelles réécritures, censures, aménagements et recoupements entre différentes éditions pouvaient être mis en exergue par des algorithmes. Une grande partie du travail fastidieux d'exploitation de documents et de constitution de corpus était sous-traitée aux intelligences artificielles. El viejo refusait cette facilité. Pire, il arguait qu'en laissant de côté ce qu'on appelait vulgairement les « doublons », on niait la spécificité de chaque ouvrage.
Deux exemplaires d'une même édition d'un même roman sont aussi dissemblables que la personnalité de deux frères jumeaux. Ils viennent au monde identiques mais les années les façonnent et les transfigurent de manière unique. L'un pourra être comme neuf, à peine froissé, avec l'étiquette du prix encore intacte alors que l'autre sera usé, parfois surligné, qu'il s'ouvrira naturellement à un certain endroit et qu'on y trouvera écrit au stylo dans un coin de la page de garde un mot gentil d'une tante à son neveu. De ces deux exemplaires, on numérisera le plus fade s'indignait-il. Celui qui n'a jamais vécu, celui qui n'a aucune personnalité. Combien de tranches de vies avait-t-on passé sous silence ? L'histoire de l'humanité, la petite histoire, la domestique, était nettoyée à la javel par le scanner et il voulait la retrouver, livre après livre, parchemin après parchemin, bout de papier après bout de papier. « Je mangerai toute la poussière que vos ordinateurs ont caché sous le tapis » nous disait-il, accusateur, quand il nous voyait travailler sur nos écrans.
C'était une tâche impossible, harassante et la minutie et le sérieux avec lesquels il s'y était employé forçaient le respect mais elle était inhumaine. Et l'absence de but avéré lui valut des difficultés avec son directeur de thèse et la hiérarchie de l'université.

Au bout de deux années de recherches acharnées, la quantité de matériel examinée était conséquente mais la complexité de son travail s'en trouva encore décuplée lorsqu'une intuition fiévreuse s'empara de lui. Il avait cru déceler un motif récurrent dans plusieurs textes éloignés les uns les autres par des centaines de kilomètres, des langues différentes et parfois plusieurs siècles. Aussi improbable que cela puisse paraître, il s'était mis en tête de tisser des liens entre ces textes de manière analytique. Il s'agissait de lettres, de bibles grossièrement raturées, de feuillets manuscrits qui avaient été écrits entre le quinzième et le dix-huitième siècle. Malgré les différences de lieu, d'époque et de support, ils présentaient certains traits communs décrits de manière exhaustive dans les parties suivantes de la thèse. Je les connais par cœur, ayant moi-même épuisé mes ressources mentales pendant quelques années pour essayer de percer leur mystère avec Juan Luis.

Ces textes écrits en espagnol, parfois en portugais, n'avaient pas d'auteur. L'écriture n'était jamais la même mais ils avaient en commun certaines particularités que Juan Luis refusait de reconnaître comme de potentielles coïncidences (« le hasard est la religion des athées ignorants » me répétait-il avec gourmandise). Je les liste ici-même pour permettre au lecteur de se projeter sur l'intérêt qu'on pourrait avoir à déchiffrer une énigme aussi terne.

A) Les protagonistes de ces écrits sont souvent des indigènes.

B) Ces indigènes ne sont ni connus ni référencés dans aucune des innombrables archives en ligne nationales, internationales, privées, publiques, généalogiques, universitaires ou légales que compte la planète.

C) Ce qu'ils font est assez banal et décrit platement. Des actions comme "Yahuar Cahua me trae comida" (Yahuar Cahua m'apporte de la nourriture) ou "Huayna Pumasupa recoge frutas y nos iremos" (Huayna Pumasupa ramasse des fruits puis nous nous en irons) étaient déclinées de mille et une manières.

D) Parfois, l'indigène ne fait rien. Son nom est juste répété, écrit et réécrit jusqu'à la nausée. En Colombie par exemple, Juan Luis avait trouvé la "bible Samin" où toutes les marges et espaces vides d'un exemplaire du Nouveau Testament datant du dix-septième siècle étaient remplis de phrases décrivant les faits et gestes les plus banals d'un certain Samin Huamani. Je précise d'emblée que des analyses calligraphiques ont été effectuées. A chaque fois, les noms ont été écrits avec assurance. En conséquence de quoi, l'hypothèse de l'apprentissage de l'écriture par des autochtones a été, à juste titre me semble-t-il, écartée.

E) Ces écrits sont des ajouts sur un texte préexistant mais sans lien avec lui. Ils étaient ajoutés sur une marge de testament, en début de lettre ou à la fin d'une reconnaissance de dettes par exemple.

Prises les unes après les autres, Juan Luis était tout à fait disposé à admettre le vide sémiologique de chacune de ces propositions. Mais, mises bout à bout, il prenait comme un affront personnel qu'on puisse les envisager autrement que comme la trace de quelque chose de signifiant qui s'était perdu. Et qu'il voulait retrouver.
J'ajoute qu'occasionnellement, on avait droit à quelques paragraphes mais ils commençaient aussi abruptement qu'ils finissaient. Plus troublant encore, Juan Luis avait retrouvé la trace de plusieurs noms de protagonistes dans le monde réel. Le dénommé Antay Paucar, par exemple, était cité à la marge d'un feuillet du début du seizième siècle. Mais il était aussi tailladé sur l'écorce d'un arbre plusieurs fois centenaire d'Iquitos, dans la région de Loreto au Pérou. D'autres noms se retrouvaient à la fois gravés sur la porte d'une église et dans des textes parfois retrouvés à des centaines de kilomètres de là. Ou sur les murs d'une fazenda, plus d'un siècle après avoir été écrit sur un fragment de testament déchiré.
Qui pouvait porter un nom qui traverse l'espace et le temps se demandait Juan Luis ? Quel homme dont la légende ne nous est pas parvenue serait connu ici et là-bas? "Aucun" s'était-il répondu à lui-même. Ce raisonnement le mit sur la piste de dieux inconnus, d'une religion éphémère, d'un culte secret. Quelque part, une cosmogonie littéralement à la marge l'attendait enfouie et il brûlait de la déterrer. Il fit passer de nombreuses annonces, en Amérique Latine, en Espagne et au Portugal, se proposant de racheter tout document de cette époque aux particuliers qui lui en feraient la demande. Il s'usa les yeux à photographier et archiver à son compte de manière exhaustive les noms gravés sur des fontaines de l'époque coloniale, à cartographier des graffitis taillés à même le dallage des Plazas de Armas et à essayer de leur donner un sens. Mais il n'était toujours pas parvenu à étayer son intuition.

Après un certain nombre d'années, l'entreprise de Juan Luis commença à être moquée. Nous, ses camarades de promotion, avions fini nos études respectives. Celui qui n'était jusque là qu'un prometteur doctorant en retard devint l'exemple à ne pas suivre pour des générations de jeunes universitaires. Son directeur de thèse avait arrêté de le suivre. D'autres acceptèrent de superviser ses travaux mais uniquement en dehors de leurs activités officielles. Cela consistait essentiellement à fournir, moyennant rémunération, une accréditation universitaire qui lui ouvrait les portes de salles d'archives réservées aux chercheurs. Cela n'affecta pas tout de suite le patrimoine de Juan Luis. Mais les décennies passant, les petites annonces et les fréquents voyages de bibliothèque en bibliothèque, en Amérique Latine, en Espagne et au Portugal s'accumulant, il dut vendre la plupart de ses biens et réduire son train de vie. Ces dix dernières années, isolé, acculé, il dut même se mettre à travailler et ne le fit que pour des postes ingrats mais accommodants qui lui laissaient l'occasion de lire et écrire pendant ses heures d'activité.
Malgré le caractère officiel des accréditations qu'il avait négociées, son statut n'était pas toujours suffisant et il lui fallut parfois mille ruses pour continuer à consulter les fonds dont il avait besoin. Ce n'est sans doute pas un hasard si les deux femmes qu'il finit par épouser travaillaient dans ce milieu. Je sais ce qu'on dit d'elles pour le blesser lui. Que c'étaient de pauvres solteronas sans le sou, que c'étaient des rats de bibliothèque maniaques au physique ingrat. Pour ma part, je reste convaincu que c'étaient probablement les seules personnes avec qui il pouvait échanger sur ce qui le dévorait nuit et jour.

A ce propos, je signale au lecteur qui en douterait que je suis toujours resté fidèle à son amitié, l'aidant autant que possible sur ses recherches, subvenant à ses besoins les plus élémentaires quand cela devenait nécessaire. Je dois néanmoins me reconnaître une certaine lâcheté publique, n'ayant jamais pris son parti quand son cas était évoqué et raillé par des connaissances communes. A mon âge, je ne me cherche plus d'excuses. Le courage et la solidarité sont deux vertus que j'ai toujours tenues en haute estime mais je n'ai jamais pu les cultiver autrement qu'en toute discrétion.

J'en viens à la dernière partie de sa thèse, celle qu'il avait enfin finie. Elle était aussi confuse dans sa forme que dans son contenu. A la suite de je ne sais combien de remises en questions, ratures et brouillons que je le vis griffonner pendant toutes ces années, il avait apparemment décidé de ne plus la structurer en chapitres et paragraphes. C'était un bloc de texte monolithique. Plus aucune citation, plus de note de bas de page ni de renvoi. Au début, je commençai à entourer et souligner ces manquements à la lisibilité du texte mais, très vite, happé par cette jungle de mots, j'oubliai complètement de me servir du stylo. Bravant le plus élémentaire vernis d'objectivité attendu, cette partie était largement autobiographique. Elle commençait par le récit, dans le détail, de la cérémonie d'enterrement du premier directeur de thèse de Juan Luis. Alternance de descriptions très précises de la famille du défunt et de divagations rancunières dont je faisais également l'objet. Après quoi il s'attardait sur les tombes du cimetière, les différents styles décoratifs funéraires et, surtout, cette manie qu'ont les hommes d'écrire les noms de leurs semblables sur leurs sépultures. Je l'ai déjà dit, le texte ne souffrait d'aucune interruption de mise en page. Je me dois de le rappeler car sitôt le point posé à la fin de la phrase sur les tombes, la suivante démarra aussitôt.

"La tribu sans nom a été en contact avec quelques peuplades incas un siècle avant l'arrivée des européens. Situé sur un territoire quelque part entre ce qu'on appelle aujourd'hui le Brésil, la Colombie et le Pérou, elle ne connaissait pas l'écriture et était scandaleusement prospère. L'or servait aussi bien de matériau de construction que de vaisselle ou de décoration vestimentaire élémentaire."

Puis venait une description des nombreux savoir-faire métallurgiques et architecturaux de la "tribu sans nom" et un de leurs rites les plus importants.

"Depuis la nuit des temps, au coucher du soleil, la tribu devait s'assurer que le nom de chacun de leurs défunts avait été prononcé. Si cela venait naturellement dans une discussion, c'était parfaitement valable mais beaucoup des noms d'anciens se rapportaient à des époques dont personne ne savait plus rien. Si bien que le soir venu, on se réunissait surtout pour réciter à voix haute tous les noms. Cela assurait à leurs aïeux un repos provisoire dans l'au delà jusqu'au lendemain. A chaque tombée de la nuit, il fallait recommencer et ainsi de suite de génération en génération, faute de quoi les oubliés étaient condamnés à errer entre deux mondes. Une grande partie de leur journée était consacrée à la mémorisation de ce rite ; les noms étaient régulièrement scandés plusieurs fois par jour par les villageois de peur de laisser un ancien de côté."

La suite du texte décrivait un bouleversement gigantesque que leur procura le contact d'une nouvelle civilisation. Les chaskis, les messagers de l'Empire Inca, allaient et venaient avec des quipus, des assemblages de cordelettes ayant des nœuds de couleurs différentes, qui leur permettaient de mémoriser tout ou partie d'un message à faire transiter. Ces messages servaient à relier l'administration centrale de Cuzco aux provinces Incas et à s'informer de tout ce qui était digne d'intérêt : provisions, population, nombre de pertes dans une bataille, etc.

"Ainsi, ce qui était évanescent pouvait être piégé dans la matière. La mémoire devenait solide, les choses pouvaient être évoquées sans qu'on ne les prononce, c'était pour la tribu de la magie pure et simple."

Probablement en vue de s'épargner de longues heures de récitations quotidiennes, la tribu sans nom ajouta à ses us et coutumes qu'un mort avait son repos dans l'au delà assuré tant qu'un quipu à son nom existait. Sur la même ligne, Juan Luis embraya sur l'arrivée des européens et leurs échanges avec la tribu sans nom. Je recopie ce passage en entier à la suite mais j'ai pris sur moi de passer à la ligne quand la lecture l'exigeait.

"Au fil des années, les conquistadors, ces hommes en quête d'avenir, estremaduriens puis bandeirantes assoiffés d'or, de batailles et de gloire du Seigneur, s'engouffraient par centaines dans le sous-continent en provenance des côtes. De quelque côté qu'ils partent, il leur fallait traverser des obstacles. Une chaîne de montagnes hostile, une étouffante forêt tropicale, des insectes géants ou des autochtones peu amènes. Chemin faisant, les centaines devenaient poignées. Tant et si bien que les quelques malheureux qui arrivaient à hauteur de la tribu sans nom arrivaient toujours seuls, malades et épuisés.
Parmi ces quelques égarés condamnés à mourir sur place, ceux qui savaient lire et écrire repartaient repus et guéris. Ceux qui, en plus, avaient du papier et de quoi écrire s'en allaient chargés d'or.
Les premiers griffonnaient des noms sur de la terre mouillée, les seconds pouvaient se targuer de graver à jamais toutes les générations de la tribu. Une fois écrits les noms des anciens, les conquistadors surent comment faire miroiter une postérité sans égal aux villageois. Ils leur firent entendre que la plume pouvait leur apporter une immortalité renforcée. Qu'il fallait qu'ils commencent à monnayer en leur nom propre la pérennité de leur séjour dans l'au delà.
C'est ainsi, pour payer les sorciers blancs, que les tissages imbriqués dans des morceaux d'or furent détissés puis retissés, les maisons en or furent démontées puis remontées en bois de tajibo.
Possédés par la promesse d'une immortalité sans fin, ils firent écrire autant de fois leur nom qu'ils pouvaient se le permettre.
C'est ainsi que certains des conquistadors qui réussirent à revenir vivants, trop heureux d'être en vie et bien dotés, continuèrent à graver ces noms partout où ils le purent et que certains d'entre eux transmirent cette coutume porte-bonheur à leur descendants.
C'est ainsi qu'en quelques siècles se répandit la rumeur autour d'une ville légendaire remplie de temples dorés et peu importe s'il ne s'agissait que d'un village, la fièvre de l'or ne s'est jamais embarrassée de nuances.
C'est ainsi que l'Eldorado fut dissous dans le papier et que nul n'en retrouva jamais la trace."

C'était la dernière page de la dernière feuille. Il fallait que je me fasse à l'évidence, sa thèse se finissait ainsi. Derrière moi, je sentais son regard sur ma nuque. Je fis semblant de revenir sur quelques pages pour recouper des informations entre le début et la fin, hochai ostensiblement la tête pour signifier que tout concordait. Je refis ce manège deux ou trois fois puis me retournai.

"Alors ?" fit-il.

— C'est… c'est incroyable, tu as finalement trouvé, tu as réussi à expliquer le mystère, bredouillai-je avec une admiration que j'espérais décemment feinte.

— Tu crois vraiment ? Tu ne trouves pas que ça manque de faits ?

Son regard était fébrile, légèrement inquiet par la réponse que je lui donnerais. Je ne savais pas quel était son état d'esprit en écrivant cette dernière partie. Il s'était affranchi de toute rigueur, de toute lisibilité, de tout effort de structuration de pensée. Cela aurait pu tout aussi bien être l’œuvre d'un fainéant que celle d'un dément. "Non, c'est très bien comme ça", lâchai-je avec toute l'assurance que je réussis à mobiliser et je vis sur son visage un soulagement profond se dessiner.
Ne sachant pas m'arrêter, et croyant lui faire plaisir, j'ajoutai que c'était une découverte fantastique et que je serais très heureux s'il me laissait préfacer son ouvrage qui ne manquerait pas de faire une grosse impression sur ses lecteurs. Il bondit sur moi et me reprit violemment le bloc de feuilles. Puis, après quelques instants il marmonna "Ils ne comprendraient pas" et me fixa longuement comme s'il attendait que je m'en aille. Ses yeux étaient usés, ses pupilles tremblantes. Je lui donnai raison puis, comme si de rien n'était, me rappelai à voix haute une obligation à l'autre bout de la ville et pris congé. En partant, je jetai un dernier coup d’œil à mon vieil ami édenté, seul dans sa chambre d'étudiant dénudée, serrant à pleines mains contre sa poitrine un paquet de feuilles recto verso.

Et je ne pus m'empêcher de voir en lui un homme qui avait tout abandonné pour un trésor de papier.

Un des derniers représentants de la tribu sans nom.


FIN